Ce que je souhaite comprendre au Japon pour percevoir autrement nos espaces d’apprentissage

Je suis déjà allée au Japon en 2016, là quelques 10 ans après, en octobre 2026, j’y retourne, mais avec un projet d’exploration ; je participerai au programme Moving Boundaries Japan 2026 entre Kyoto, Teshima et Naoshima. Le programme rassemble architectes, chercheurs, designers, neuroscientifiques et spécialistes des environnements humains autour des relations entre espace, perception, cognition, comportements, santé, attention et expérience sensible des lieux.

Ici : https://issuu.com/tatianaberger/docs/binder_october_for_website?fr=sZTQxZjg2ODc4MzQ

Les thématiques abordées — neuroarchitecture, embodiment, restorative environments, neuroaesthetics, wayfinding ou spiritual architecture — interrogent toutes une même question de fond :

Comment les espaces influencent silencieusement notre manière d’être, de percevoir et d’agir ?

Ces interactions de disciplines ne pouvaient que m’attirer pour enrichir la façon dont on peut nourrir les espaces d’apprentissage. Je vais apprendre des différents conférenciers https://issuu.com/tatianaberger/docs/abstracts_mb_japan_october?fr=sOTBlYTg2ODc4MzQ ou

 (nous sommes accueillis à l’Université de Kyoto) et des participants (nous pouvons présenter nos travaux), mais je vais aussi apprendre de mes perceptions et de ma plongée physique dans les pratiques spatiales du Japon !

J’ai envie d’observer certaines manières d’habiter l’espace, de gérer le collectif ou de mettre en scène les transitions, pour déplacer notre regard.

Cette exploration vient enrichir les thématiques que j’aborde déjà dans mon dernier ouvrage : « Les espaces de formation innovants » CLIC Éditions, 2026.   https://www.titashop.fr/collections/clic-editions?srsltid=AfmBOooQ–RKFasoq6l9wkSDS6Kxfa-izpIl9dI5F8ghfAJA3i9fZGso

Pourquoi regarder ailleurs ?

Nos espaces d’apprentissage occidentaux sont souvent pensés par fonctionnalité, par équipement, par gestion, par normes.

Ils sont construits beaucoup moins par ambiance, par transitions, par attention, par relation au corps, par qualité perceptive.

 Ce que j’ai envie d’explorer

Dans le cadre de MILES, j’aimerais explorer une focale particulière : comment les différentes pratiques de l’espace peuvent enrichir notre conception des espaces d’apprentissage ? Qu’est-ce que l’on peut importer, transférer, lire autrement ?

J’ai envie d’observer comment on circule, comment on entre dans un lieu, où on s’arrête, comment les corps s’installent, ce qui favorise le calme, les interactions, l’attention, ou au contraire le retrait et la fatigue.

En concevant cette grille de lecture, je me suis rendue compte que cette préparation agissait déjà comme une forme de déambulation pédagogique. Je regarde déjà les espaces autrement. Je vais d’ailleurs disposer de plusieurs mois avant mon départ pour lire nos espaces avec mes lunettes japonaises.

Pour la construire j’ai combiné les thématiques que nous travaillerons dans Moving Bounderies et trois premières visions du monde japonaises qui avaient déjà retenues mon attention : le traitement de la lumière (en référence à l’ouvrage Éloge de l’ombre), la notion de MA, rencontrée la première fois avec le studio de design de l’agence OKONI à Montreuil, qui a ainsi appelé son lieu. Et puis je savais que la notion de seuil avait son importance au Japon. Cela faisait trois notions à explorer. J’ai poursuivi mes lectures sur le Japon pour anticiper un peu plus loin et en découvrir d’autres. 

Une grille de lecture en 9 dimensions

Voilà les 9 dimensions que j’aimerais chercher, explorer, observer :

Dimension 1 /Les seuils : observer les transitions spatiales

L’un des premiers éléments que j’aimerais observer concerne les seuils : l’entrée dans un bâtiment, le passage d’un espace à un autre, les zones de transition.

Dans les approches liées à l’embodiment ou à la neuroarchitecture, les transitions spatiales jouent souvent un rôle important dans les changements d’état attentionnel ou émotionnel.

Je voudrais observer :

  • Comment sont matérialisés les seuils ? les portes ?
  • Est-ce qu’il y a des rituels d’entrée,
  • Comment le corps ralentit ou accélère,
  • Si l’entrée produit une forme d’apaisement,
  • Si un changement de posture apparaît,
  • Comment un lieu prépare — ou non — à l’activité attendue,
  • La relation intérieur-extérieur ?  Est-ce que l’extérieur est coupé de l’intérieur, quelles sont les activités d’apprentissage qui se font dehors ?
  • La continuité des matières entre le dehors et le dedans,
  • Les jardins vus depuis l’intérieur.

Pour cela je vais sans doute repérer des seuils qui m’attirent parce qu’ils me paraissent facilitants ou au contraire bloquants, les observer dans leur configuration et observer les effets.

Questions que je me pose : Peut-on apprendre sans être coupé du monde sensible ? comment travailler l’accueil et les transitions ? Comment le dehors continue à vivre dedans ?

Dimension 2/La lumière et l’ombre liés à l’impermanence — le “Wabi-Sabi”

On peut avoir tendance à penser les espaces comme devant être lumineux, avec beaucoup de transparence. Ils sont parfois en surexposition, sur stimulants au niveau des couleurs, toujours neufs.

Dans l’ouvrage Éloge de l’ombre (1933) Jun’ichirō Tanizak parle de lumière diffuse, de zones de retrait, d’attention calme, de profondeur perceptive, d’objets patinés par le temps. La notion de Wabi-sabi renvoie à l’acceptation du temps, de l’usure, du vivant.

J’aimerais observer :

  • Les espaces qui sont dans l’ombre ou la pénombre : quels effets et comment est traitée la lumière ?
  • Les matières et couleurs utilisées : matière foncées et terre/ matières lumineuses ?
  • Est-ce qu’il y a des objets anciens utilisés dans des situations d’apprentissage contemporaines ?
  • La transparence :  vitrage, papier, effets différentiels ?
  • Les matériaux qui vieillissent. Le bois patiné.
  • Les réparations visibles. Les traces d’usage assumées.

Questions que je me pose : Comment équilibrer les espaces d’apprentissage entre hyper visibilité et hyper stimulation / intimité et douceur ? Comment on conserve dans un espace voulu stimulant des traces d’usure et de vécu ?

Dimension 3/Le vide actif — le “Ma”

Le “Ma” n’est pas le vide comme absence. C’est l’intervalle qui permet la relation, la respiration, l’attention. Le MA renvoie à l’intervalle dans l’espace et le temps. Cette notion est à explorer, À VIVRE ; elle n’est pas encore perceptible pour moi.

Ce que je veux observer

  • Les espaces volontairement peu remplis.
  • La distances entre les objets.
  • Les temps de pause dans les circulations.
  • Des espaces “inutiles” mais apaisants.
  • Des zones de silence.
  • Des rythmes spatiaux.

Questions que je me pose : Comment un espace laisse de la place mentale ? Comment on utilise le vide ?

Dimension 4/Les rythmes spatiaux : Observer les temporalités des lieux

Cette notion renvoie aussi au MA.Certains espaces accélèrent les comportements. D’autres ralentissent naturellement les déplacements ou les interactions.

J’aimerais observer :

  • Les zones de tension,
  • Les espaces de pause,
  • Les lieux qui invitent à contempler,
  • Les rythmes produits par les circulations,
  • Les moments de bascule entre agitation et attention.

Questions que je me pose : Comment l’espace agit sur la disponibilité mentale ? Quelles sont les variations heureuses entre calme et accélération ?

Dimension 5/Les circulations : Lire les flux et les usages réels

Le Japon organise énormément les flux sans forcément les verbaliser. Le programme Moving Boundaries aborde aussi les questions de cognition spatiale et de wayfinding : comment un espace oriente, guide ou influence les déplacements.

Mais au-delà de l’orientation, j’aimerais observer :

  • Où les personnes s’arrêtent,
  • Les zones de regroupement spontané,
  • Les espaces traversés rapidement,
  • Comment fonctionne la signalétique (où, pour indiquer quoi) ? La signalétique discrète ?
  • Les micro refuges : petits espaces d’isolement, de recentrage, de calme, de retrait temporaire.
  • Les files. Leur fonctionnement ?
  • Les codes comportementaux dans les flux.

Les circulations servent à aller d’un point à un autre de façon efficace et fluide, mais elles organisent aussi des rythmes relationnels et des possibilités d’interaction. Cette dimension renvoie aux affordances et aux nudges des espaces.

Questions que je me pose : comment faciliter les flux sans augmenter l’errance ? Comment permettre la solitude sans exclure du collectif ? Quelle signalétique fonctionne ? Comment l’espace enseigne le comportement attendu ?

Dimension 6 /Le silence et les ambiances sonores : Observer les conditions du calme collectif

Une autre dimension importante traitée dans MB concerne les environnements restauratifs et la qualité sensorielle des lieux. Cette question se pose quand on veut installer des pédagogies interactives qui génèrent des activités à fort volume sonore.

Dans certains espaces, le silence semble imposé alors que dans d’autres, il apparaît naturellement. Peut-être que certains espaces produisent du calme sans jamais le demander explicitement.

J’aimerais observer :

  • Comment les lieux absorbent ou amplifient les sons, quelles matières absorbantes ?
  • Quels matériaux influencent les ambiances,
  • Comment l’espace favorise la concentration, ou au contraire la dispersion.
  • Observer le niveau sonore.
  • L’existence d’espaces contemplatifs.

Questions que je me pose : comment apaiser dans le collectif ? Comment un espace produit du calme sans l’imposer ?

Dimension 7 /La miniaturisation et la densité maîtrisée

Le Japon sait produire des espaces très petits mais très riches en usages. Nous savons que l’encombrement d’un espace génère une dispersion de l’attention et que la question du rangement est centrale. Nous valorisons les espaces vastes et libérés, mais comment font les japonais avec les contraintes réelles d’espace dans lesquelles ils sont ?

J’aimerais observer :

  • La multifonction des espaces,
  • Le mobilier compact,
  • La transformabilité des espaces et la fluidité des transformations,
  • L’usage vertical qui nous est peu habituel,
  • Les recoins habitables,
  • L’optimisation sans sensation d’étouffement.

Questions que je me pose :  Comment rendre un petit espace généreux ? comment s’inspirer de l’ingéniosité des rangements ?  De la flexibilité des petits espaces ?

Dimension 8/Les postures corporelles : Observer les corps dans l’espace

Les approches liées à la cognition incarnée rappellent que l’apprentissage passe par le langage ou les contenus, mais aussi par le corps. De plus, dans beaucoup d’espaces japonais, le design accompagne le geste.

Je voudrais observer :

  • Comment les personnes occupent les espaces,
  • Les distances entre les groupes, et les personnes,
  • Les postures dominantes,
  • Les attitudes de retrait ou d’ouverture.
  • Comment les personnes s’installent, quelles sont les assises ? l’usage du sol ?
  • Le rapport au geste : des gestes d’attention, du soin porté aux usages et aux objets, des micro-comportements guidés par l’espace.
  • Les manière de s’asseoir, de poser ses chaussures, de déposer un objet.
  • Les manières d’attendre, de ranger, de se servir, de nettoyer.
  • Comment des objets sont pensés pour faciliter les gestes ?

Questions que je me pose : Comment un espace influence silencieusement la manière d’être ensemble ? comment il influence la manière d’être confortable ? comment le corps se saisit plus facilement d’un objet ou d’un espace ?

Dimension 9/La matérialité sensible

Le Japon travaille énormément les textures, les sons, les odeurs, la température, la lumière diffuse. Nous, nous travaillons plus la fonctionnalité des espaces ou l’esthétique visuelle. Au Japon, cette matérialité sensible semble participer de la perception globale, multi-sensorielle d’un lieu et de la sensation de bien-être immédiate, avant toute indication fonctionnelle.

Je voudrais observer :

  • La place et le traitement des différentes matières : bois, papier, tissus, sols.
  • La réverbération sonore.
  • Le traitement des ombres.
  • Les odeurs naturelles.

Questions que je me pose

Que ressent le corps avant même de comprendre le lieu ? Quelle est la part intentionnelle du traitement de cet environnement perceptif ?

Une grille encore ouverte

Cette grille reste volontairement incomplète. Apparaitra peut être une dixième dimension ! Vous pouvez déjà vous en saisir, me suggérer d’autres dimensions à explorer, m’indiquer des lectures utiles pour anticiper ma vision du Japon …

Elle constitue un carnet d’enquête, une manière de préparer le regard, une tentative de documenter les usages réels des espaces

L’objectif sera d’observer des situations, des comportements et des relations entre espace et activités humaines pour voir ensuite ce que l’on peut en faire dans une perspective de design spatio-pédagogique.

La suite Je vais poursuivre l’élargissement de ma vision de nos espaces ici, sur place, puis là-bas, tenir un carnet des impressions et partager avec vous mes trouvailles. MILES repart explorer le monde…


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